Lire – Épisode 1 : la 4ème vague

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Jeudi 8 mars, c’est la journée internationale des droits des femmes. Les féministes n’ont cessé de le répéter, non il ne s’agit pas d’une journée pour célébrer les femmes, ce n’est pas le moment d’offrir des roses ou acheter des culottes en promotion. Cette date symbolique a pour but de faire le point sur les différents combats pour l’égalité. Car en 2018, dans les pays occidentaux comme dans le reste du monde, le combat continue. Et prend une force nouvelle.

Plafond de verre

Cette année, les traditionnelles manifestations ont eu un écho particulier dans les médias. Depuis quelques mois, les suites de l’affaire Weinstein et le mouvement #MeToo ont fait trembler les hommes puissants, et focalisé l’attention sur les victimes de harcèlement et agressions sexuelles. En dénonçant les abus qu’elles subissent, des femmes influentes d’Hollywood ont légitimé le discours des victimes, et donné de la force à celles (et ceux) qui n’avaient pas pu en parler. “On dit que la parole s’est libérée, mais en réalité on apprend enfin à écouter les femmes, à leur offrir une oreille attentive”, précise Nora Bouazzouni, journaliste. Message reçu.

En France, le hashtag #BalanceTonPorc lancé par la journaliste Sandra Muller s’ajoute à l’onde de choc. Des milliers de femmes vont alors dénoncer en un tweet (la plupart sans citer de nom) le sexisme et les violences subies notamment dans les médias, dans les milieux artistiques ou politiques.

Il est question également de harcèlement de rue, déjà dénoncé entre autres par Paye ta Shnek ou l’association Stop Harcèlement de Rue, et d’insécurité dans les lieux publics. En France plus d’une femme sur deux a déjà été victime de harcèlement ou d’agression sexuelle, et  100% des femmes ont déjà été harcelées dans les transports en commun.

Et la prise de conscience est importante. Dans le métro parisien, une brigade spéciale de policiers a même été créé pour lutter contre les frotteurs du métro. Un rapport rendu au gouvernement le 27 février par 5 parlementaires préconise une amende de 90 euros pour sanctionner les auteurs de ces méfaits.

En attendant que la situation change, certaines femmes développent des techniques de “survie” en milieu urbain. Comme ne pas porter de mini jupe ou toujours rentrer accompagnée. “Je ne vais pas mettre de poum poum short l’été pour sortir seule dans mon quartier”, me raconte Marion. “La rue appartient à tout le monde, on paye tous nos impôts pour qu’elle soit propre et sûre, et pourtant, pour les femmes, ce n’est pas le cas”, s’indigne Anna.

#MeToo a aussi attiré plus d’attention sur ce phénomène dans la sphère privée, où la plupart des violences ont lieu. Résultat, on regarde le problème en face : selon une récente étude Ifop révélée par franceinfo, 12% de femmes déclarent avoir été victimes d’un viol en France. C’est sans compter toutes celles qui gardent le silence. Entre 11% et 19% de victimes osent porter plainte, et une grande majorité affirme ne pas en avoir parlé à un proche.

Aux États-Unis, les actrices et autres personnalités publiques créent alors le mouvement #TimesUp  (oui encore un hashtag), car selon elles, c’est fini : “le temps des agressions sexuelles, du harcèlement sexuel et des inégalités au travail est révolu. Place à l’action.” Même son de cloche fin février en France, Avec #MaintenantOnAgit : les femmes du cinéma, des arts et des médias appellent à soutenir les associations de lutte contre les violences faites aux femmes. (D’ailleurs pour donner, c’est par ici).

Le collectif “Prenons la Une”, créé pour une meilleure représentation des femmes dans les médias et l’égalité dans les rédactions, s’est quand à lui transformé en association afin d’également défendre les femmes victimes de harcèlement ou agression dans la presse. Anaïs Condomines, journaliste engagée, est membre de l’association. “Ce qui se passe dans les médias est le reflet de la société. Les femmes sont les plus précaires, et donc les plus exposées à toutes sortes de pressions et violences.”

Selon de récentes études, 68% des pigistes sont des femmes, et seulement 18% des expert.e.s intérrogé.e.s dans les médias sont des femmes. “La parole des femmes est souvent confisquée, même sur des sujets qui les concerne.” Des rapports de pouvoirs dans les rédactions et des points de vue majoritairement masculins qui ne facilitent pas l’équilibre dans le traitement de l’information. Ainsi le site Les Expertes a même été créé afin de permettre aux journalistes de contacter davantage de femmes.

Tant qu’il le faudra

Ces mouvements ont aussi permis de mettre en lumière les problématiques de représentation des femmes dans les médias, dans la culture, les institutions. Le féminisme c’est aussi donner aux femmes un rôle actif dans l’imaginaire collectif des films, séries ou plateaux télé. Et un rôle actif dans la société, qui passe par la lutte pour l’égalité salariale et domestique. En somme : sortir du syndrome de la Wonder Woman qui travaille, est soignée, sportive, sent bon, s’occupe des enfants et a une maison de rêve.

Tous les jours, des femmes dénoncent les diktats en mettant à jour la réalité du sexisme quotidien, questionnent les constructions sociales, les industries de la consommation de masse, la représentation culturelle, l’identité, ou même l’alimentation. À l’image du chef cuisiner étoilé, s’oppose celle de la femme au foyer dans sa cuisine. À celle de l’homme viril mangeur de viande, se reflète la prétendue délicatesse de la féminité dans un bout de salade.

C’est notamment ce qu’essaye d’expliquer la journaliste et traductrice Nora Bouazzouni dans son livre Faiminisme. Dans cet ouvrage qui se dévore au goûter, elle explique en détails le rapport entre alimentation et domination masculine, dans l’espace professionnel et personnel.

Ce rapport à la nourriture a alimenté les complexes de femmes de plusieurs générations. Sur Instagram, on dénonce le culte du corps parfait avec entre autres le mouvement #bodypositive (et que revoilà le hashtag). Face aux comptes d’influenceurs lisses, on voit apparaître sur les photos de la cellulite, des bourrelets, des poils, de l’acne, des vergetures…Une manière de se réapproprier son corps en exhibant fièrement ses “défauts”.

Les attributs féminins, à la fois sur-sexualisés et interdits, sont des étendards dans une société de l’image. #Freethenipple veut ainsi libérer les tétons des femmes, interdits d’apparaître sur Instagram. Alors que pour les hommes, pas de problème, vive les pectoraux à l’air. Briser les tabous, ré-posséder son corps, c’est aussi parler de sexualité, de règles,  se questionner sur nos rapports intimes, montrer que le sang qui coule du vagin est bien rouge et non pas bleu, et que c’est naturel. C’est demander des protections hygiéniques plus sûres, moins chères, exiger l’égalité dans le plaisir sexuel, s’intéresser au fonctionnement de son corps.

Si “prendre soin de soi est un acte politique” alors savoir comment un utérus fonctionne, c’est presque une révolution. De ce principe, découle également la lutte contre les violences et gynécologiques obstétricales, des terrains médicaux encore majoritairement occupés par des hommes.

Marie-Hélène Lahaye, juriste, et plume du blog “Marie accouche-toi là”, définit les violences obstétricales par : “tout comportement, acte, omission ou abstention commis par le personnel de santé, qui n’est pas justifié médicalement et/ou qui est effectué sans le consentement libre et éclairé de la femme enceinte ou de la parturiente.” Dans son livre, Accouchement, les femmes méritent mieux elle détaille la violence des actes médicaux souvent inutiles au moment de donner naissance à un enfant.

Version 4.0

Reprenant le flambeau de leurs mères et grand-mères, les femmes d’aujourd’hui n’ont pas attendu les actrices célèbres et un hashtag sur Twitter pour dénoncer les discriminations qu’elles subissent.

Fin 2016, Donald Trump remporte la présidentielle malgré une vidéo dans laquelle il parle “d’attraper” les femmes “par la chatte” (“Grab them by the pussy”), ainsi que de nombreuses accusations d’agressions sexuelles contre lui. Le 21 février 2017, un jour après son investiture à la Maison Blanche, des millions de personnes coiffées d’un “pussy hat” manifestent aux États-Unis et dans de nombreuses villes du monde à l’appel du collectif Women’s March. Un mouvement mondial est créé.

Et là encore, le soutien de femmes célèbres est important. Scarlett Johansson, Rihanna ou encore Natalie Portman y font une apparition. Certaines sont parmi la foule, d’autres font un discours émouvant à la tribune. Car la pop culture s’est aussi approprié le féminisme. On pense bien sûr à Queen Beyoncé et ses hymnes de guerrières, et l’actrice Emma Watson, qui promeut le mouvement #HeForShe et parle d’égalité à la tribune de l’ONU. Rien que ça.

Ce militantisme égalitaire moderne se veut donc sexy, visuel, musical et solidaire. On fait partie d’une sororité, ou d’un gang de filles “badass” et libres. S’il se questionne toujours sur la définition du genre, il est aussi intersectionnel, parle d’origine, de couleur de peau, de religion.Il se fait avec et pour les hommes, la communauté LGBTQI, il est inclusif et prône la liberté de choix et de pensée.

Cette pensée est aussi à portée de tous, sur les blogs, youtube, en bande-dessinée. Elle est virale, à l’image du succès fulgurant d’Emma, lorsqu’elle explique le principe de charge mentale. Les militantes jouent avec les mots et deviennent des expertes en communication à l’ère des petites “catchphrases“. Certaines créent des newsletters, d’autres des podcasts, d’autres encore des profils Instagram dédiées.

La féministe 4.0 signe une pétition en ligne pour le droit à l’IVG en Pologne un jour, lit une newsletter en anglais un autre, écrit des articles en français le reste de la semaine. Elle parle de mansplaining, d’empowerment, de male gaze, Bref, elle est in-ter-na-tio-na-le-ment engagée.

Alors on y est. Certes, il existe autant de féminismes que de féministes, et certaines questions font encore débat parmi les différents courants. Mais on peut imaginer que cette 4ème vague du féminisme balaye tout sur son passage. C’est un flot mondial connecté, une tempête qui prend racine sur Internet puis s’écoule dans les rues, et pourrait faire couler le patriarcat. Même si parfois, on rame un peu.

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